LomoWomen : Eléonore Tisseyre et la sensualité sensible

Tout au long du mois de Mars, nous mettons en avant le travail photographique de femmes qui ont captivé notre attention. Ici, la photographe française Eléonore Tisseyre, nous inspire avec son approche poétique du corps de la femme. Découvrez ce qui l'inspire et ses explications sur ses travaux récents dans cet interview.

Bonjour Eléonore, nous sommes ravis de t’accueillir chez Lomography ! Pourrais-tu te présenter auprès de nos lecteurs ?

Hello, merci de votre accueil :)
Je suis directrice artistique/designer graphique dans la mode et la beauté. Je viens de Paris, mais travaille principalement à New York, dans une agence de création. À côté, je fais de la photographie, pour m'amuser et surtout avoir l’occasion de créer des images sans contrainte marketing. Je shoote à l’argentique et au numérique, avec une prédilection pour le corps féminin, son mouvement, et les natures mortes, qu’elles soient classiques et fleuries ou plus absurde avec des objets du quotidien.

Qu’est-ce qui te plaît en particulier dans l’argentique ?

Ayant grandi avec le numérique, j'ai des milliers de photographies non-triées sur mon ordinateur. On mitraille, c'est rassurant. Avec l'argentique, on se concentre d'avantage, on se limite davantage, cela donne un résultat plus pur, plus aiguisé du moment capturé. C’est toujours la surprise au développement, parfois c'est raté et frustrant, mais parfois c'est fabuleux. D'ailleurs, c'est ce risque de ne pas trop savoir à quoi s'attendre avec une pellicule qui est grisant ! Et puis le grain et les petits accidents de lumière de l’argentique ont un charme fou.

Quelles sont les sources d’inspiration qui guident ton travail en général ?

Je regarde beaucoup ce qu’il se passe en photo, mais aussi en art, illustration, design, musique, mode, décoration…J’essaye de faire beaucoup d’expositions, de librairies d’art, ou d’aller dans des lieux visuellement « forts », que ce soit un restaurant avec une nouvelle déco ou une boutique de carrelage. Le travail de mes copains et copines créatifs est aussi archi bon et motivant.

Sinon, je regarde assidûment les éditoriaux mode/beauté de Jean-Baptiste Talbourdet pour M le magazine du Monde, ils sont vraiment pertinents, ainsi que ceux de chouettes magazines comme Novembre, Purple… Et Instagram évidemment, pour se tenir au courant, voir les nouvelles tendances émerger dans tous les domaines.

Quel est le cliché que tu as pris dont tu es la plus fière ? Quelles en sont les raisons ?

Ce nu montrant un genre de roulade du corps. J’adore avoir pu capturer ce mouvement suspendu, un peu gracieux, un peu bizarre. Je le trouve à la fois hyper doux, presque surréel et en même temps très brut, très humain. Quand je construis des natures mortes avec des objets, il y a un côté control-freak, obsessionnel de chaque détail de la composition, à base de scotch transparent et de patafix. Alors qu’ici, c’est le contraire, je me détache un peu plus, et fais une totale confiance à l’autre, au comportement naturel de son corps, et c’est au final tout aussi graphique et maîtrisé.

Ton dernier projet, intitulé « cruelles fleurs » nous a impressionné. Peux-tu nous expliquer ce rapport entre le corps de la femme et la nature ?

Le projet Cruelles Fleurs racontait l’histoire d’une femme, qui devenait objet sous le regard de l’autre. Elle se métamorphosait alors en nature morte, en statue figée sous cette image que l’autre avait imaginé ou voulu d’elle.

Et c’est vraiment ça, l’humain a une tendance à s’approprier autrui, surtout lorsqu’il le désire, il y projette ses fantasmes, sans se soucier de sa volonté, de son identité. En réfléchissant à cette notion, on arrive vite à la conclusion assez fataliste qu’il y a un désir de possession dans tout rapport humain, principalement dans tout ce qui touche au « beau ».

Il y a alors un parallèle évident entre deux éléments beaux et désirables que l’homme à tendance à vouloir figer dans le temps et garder pour lui, à savoir le corps de la femme et les fleurs, coupées, fraîches ou séchées, mises sous cellophanes pour être conservées, prête à être offertes. D’abord flattées et innocentes, idéales de beauté, puis toujours belles mais asphyxiées, et enfin abîmées, blessées, à essayer de se retrouver, de redevenir nature…

Je vous invite à aller ici pour en savoir un peu plus : www.cruelles-fleurs.tumblr.com

Tu sembles assez proche de tes modèles. Pense-tu que cette intimité influence le rendu de tes photos ?

Oui, je suis une personne assez timide, c’est plutôt nécessaire pour moi de se sentir à l’aise, en « zone de confort » pour se laisser aller à l’expérimentation. D’ailleurs, quand je ne photographie pas les autres, je fais beaucoup d’auto-portraits. J’ai un peu ce besoin d’être dans la recherche, dans la compréhension , dans l’intimité du sujet que je photographie, et je crois que c’est cela qui ressort.

Que pense-tu de la place de la femme dans notre société ?

Elle est mouvante, toujours mieux qu'avant, toujours compliquée pour autant.
Pour se concentrer sur le positif, j’ai l’impression que la femme a actuellement une voix revendicatrice, artistique et potentiellement politique pour parler elle-même de sa place dans la société et ses évolutions, sans avoir à se soucier de se « battre » pour faire la faire entendre. Par exemple, on peut voir Slutever s’exprimer sans détour sur son mode de vie et sa féminité dans un show Netflix grand public (Easy), de la même manière, il y a cette jeune femme sur Instagram, elle a une chouette esthétique, elle porte le voile, a une forte communauté et offre une toute autre vision, tout aussi personnelle, toute aussi exposée de ce que c’est qu’être femme aujourd’hui. Et c’est peut-être ça l’évolution positive que nous avons, pouvoir se montrer et s’exprimer comme on le souhaite, femme ou non, extrême ou non, avec un message ou non.

En tant que femme créatrice, se trouvant derrière l’objectif, pense-tu qu’il existe une chose telle que le regard d’une femme en photographie ? Pense-tu que les résultats diffèrent ?

Non, je pense que la seule chose qui varie derrière l'objectif, c'est la sensibilité de chacun, sans distinction de sexe ou de genre.

Après, en généralisant un peu, il est vrai que que dans l'éducation occidentale que l'on reçoit, la fille est davantage poussée vers une position d'observatrice, plus en retrait, en retenu que le garçon. Elle est aussi guidée vers les activités calmes, artistiques, qui laissent le temps à l'analyse, au développement d’un certain sens du détail, et à l'introspection. Peut être qu'alors la sensibilité de son regard, voire sa curiosité visuelle est plus accrue que celle des garçons.

Sur une autre idée, j’évite toute sexualisation du corps féminin, car cela ne fait pas partie du message que j’aimerais transmette, et ceci est directement lié à mon histoire personnelle en tant que fille.

Mis à part ces résultats obtenus, quelle position occupe la femme dans le milieu de l’art et la photographie ?

J’ai l’impression que lorsque que le travail d’une artiste/photographe est mis en avant, il est toujours accompagné d’une précision quant à son sexe. Or, il n’y a pas de précision lorsqu’il s’agit d’un « homme artiste/photographe ». Si cela part d’une chouette intention de montrer le talent de ces femmes, cela montre aussi qu’il y a encore un besoin d’insister lourdement sur cette particularité de sexe pour mettre ces artistes femmes au même « niveau » de reconnaissance que les hommes… et c’est un peu dommage.

Quel est le plus beau compliment que tu as pu recevoir en rapport à ton travail ?

Qu’il était poétique, qu’il y avait ainsi, en plus de l’esthétique, un récit. Comme j’essaye de ne pas uniquement faire des images jolies, mais de jolies images avec du sens, il m’avait particulièrement touché :)

As-tu des astuces pour les femmes qui débutent en tant que photographes ?

Ne pas trop réfléchir. On perd beaucoup de temps à trop penser, à trop prévoir, et à au final manquer beaucoup d'occasions de shooter de chouettes choses car dès qu'on réfléchi trop, on doute, on se compare aux autres, on perd un certain naturel, et on finit complètement paralysé, à ne rien produire, et c'est dommage.

Enfin, as-tu des projets à venir ?

J’ai acheté un kit cyanotype récemment, et j’ai hâte d’expérimenter ça dès qu’il y aura un peu plus de soleil à disposition ;)

Pour en savoir plus sur le travail d'Eléonore, vous pouvez vous rendre sur son site ou sur son compte instagram

écrit par Adélaïde de Cerjat le 2018-03-18 dans #people #lomowomen

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